
La Commission Santé Social Handicap RSE de la Fédération Française des Échecs donne la parole à Clémentine Kruk, déficiente visuelle, qui raconte son expérience au Championnat de France 2026 à Vichy. Un témoignage qui illustre pleinement la capacité des échecs à rassembler tous les publics autour d’une même passion, grâce à un matériel adaptaté et à un environnement inclusif.
Août 2026, Vichy, Allier. Pendant que la canicule qui s’abat sur le pays depuis quelques semaines dissuade la plupart des gens de s’adonner à une pratique sportive poussée, près de 1300 personnes s’affrontent, assis face-à-face autour de tables prévues à cet effet. Cependant ici, point de ballon, de raquette ou de vélo. Sur les tables, les terrains d’affrontement font huit cases noires et blanches de côté chacun, sur lesquels se défient trente-deux pièces aux formes et aux aptitudes diverses.
C’est dans ce temple de la compétition d’échecs, que se déroulent pour cette année encore les 98èmes championnats de France d’échecs de la Fédération Française des Échecs. Ouverts à tous, filles comme garçons, enfants comme adultes, amateurs comme professionnels, valides comme en situation de handicap, en un mot tous passionnés, ils se tiennent pour la deuxième édition consécutive à Vichy (Allier), après avoir rencontré un large succès lors de l’édition précédente en 2025. Un succès qui ne se dément pas cette année, puisqu’avec 1362 participants (contre 1145 en 2025), le record de participation est largement battu. Une ouverture d’esprit de longue date et une volonté de la FFE qui attire régulièrement un ou plusieurs déficients visuels. Ainsi, cette année, ce sont Clémentine Kruk, de la Maison des Échecs de Toulouse-Lardenne / AEPA, et Tufek Ababsa, du Rouen Échecs, qui font partie de l’aventure, avec leur handicap visuel, leur matériel adapté … et leur motivation.

Dix tournois, cinq opens, neuf rondes. Pendant que les nationaux s’affrontent dès le 8 août, les participants aux opens A, B, C, D et E, répartis suivant leur classement ELO FIDE au moment de leur inscription, se rencontrent à partir du 9 août, à raison d’une ronde par jour. Dans cette organisation exemplaire, Clémentine et Tufek, tous deux répartis dans l’open D, soit celui de 1550-1850, jouent donc avec leur échiquier adapté, aimanté pour prévenir toute chute de pièces, dont les cases noires sont surélevées par rapport aux cases blanches et dont les pièces noires sont munies d’un clou distinctif sur le dessus, permettant de les différencier d’un simple revers de main.
Face à eux, leurs adversaires successifs acceptent d’annoncer leurs coups, précisant la pièce jouée ainsi que les coordonnées de la case d’arrivée, afin qu’ils puissent les reproduire sur leur échiquier adapté avant d’annoncer eux-mêmes leur propre coup afin que le joueur ou la joueuse en face les reproduise sur l’échiquier normal. Une disposition qui permet des parties acharnées, rythmées par les appuis sur la pendule. Celle-ci, réglée pour donner à chaque joueur 1h30 pour jouer ses coups, lui accorde automatiquement 30 secondes de plus à chaque appui, soit après chaque coup joué, prolongeant les parties parfois bien au-delà de deux fois 1h30. Un temps imparti pour jouer qui est même rallongé au-delà du quarantième coup, barre symbolique qui permet de rajouter 30 minutes de temps supplémentaire à qui l’atteint. Une pendule qui, pour Clémentine et Tufek, est elle aussi adaptée, conçue pour leur annoncer oralement le temps restant dans leurs écouteurs, afin de leur permettre la même gestion du temps que leurs adversaires.

Une gestion du temps qui s’accompagne d’une prise en notes de la partie, chaque joueur notant ses coups sur des feuilles prévues à cet effet, et Clémentine et Tufek se servant d’un matériel de notation en braille validé par l’organisation. Des dispositions qui permettent une semaine riche en expériences pour tout le monde, autant pour les deux déficients visuels que pour leurs adversaires, sous le regard vigilant d’une équipe arbitrale très investie. Bilan : 3,5 points pour Tufek, 3 points pour Clémentine et d’excellents souvenirs des parties certes, mais aussi de tout ce qui entoure ces matchs.
Autour des matchs justement, répartis dans plusieurs salles prévues à cet effet dans le Palais des Congrès de la ville, c’est tout un écosystème qui a pris ses quartiers dans l’édifice. Ainsi, pendant que les concurrents s’affrontent, les accompagnateurs et les joueurs ayant déjà fini ou pas encore commencé leurs matchs se pressent autour des stands de vêtements floqués en l’honneur du championnat de France ou aux couleurs de la Fédération Française des Échecs, de produits dérivés, de démonstrations d’échecs, ou tout simplement de boissons ou de snacks. L’ensemble crée une très belle ambiance autour de l’événement, permettant rencontres et échanges dans un cadre plus détendu que dans le silence attentif des salles de matchs, et renforçant le chaleureux accueil réservé aux participants et accompagnateurs par l’organisation.

Sacrés champion et championne de France le 16 août, Etienne Bacrot, de l’Echiquier du Roy René, et Sophie Milliet, de Grasse Échecs, concluent ainsi en beauté une très belle semaine de compétition riche en expériences, en rencontres, en parties de haut vol, et en échanges dans une excellente atmosphère. Une semaine qui, tant par sa dimension sportive, que par ses différents acteurs et par son cadre, ne demande qu’à être refaite. Dans leur sillage, Thibault Fantinel, des Tours des Hauts de France – St-Quentin remporte l’Accession, Etienne Monceau, de Le Palamède – CE de Rethel et du pays Rethelois l’open A, Luca Duroy, du Club d’Échecs du Vésinet, l’open B, Arthur Carvalho, du Sundgau Échecs l’open C, Ethan Cyprienne Fonsat de l’Arsenal l’open D et Alexandre Palierne, du club d’Échecs Perrotin l’open E, tandis que Luc Bergez, du JEEN, remporte l’open des seniors plus et Jean-Pierre Boudre, du LEC Échiquier Limousin, celui des vétérans. Merci les échecs, merci l’organisation, et merci Vichy.